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Interview: Ayana O’Shun, réalisatrice du documentaire « Le mythe de la femme noire »

today13/03/2023

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Les personnages féminins À l’écran, sont souvent étiquetées de : tigresse, mamie bienveillante ou grande gueule… Dans son documentaire « Le mythe de la femme noire », la réalisatrice québécoise Ayana O’Shun décortique ces clichés et il y en ressort un film coup de poing, dans lequel 21 femmes afro-descendantes font part de leurs réalités.

Ayana O’Shun, comédienne et réalisatrice

Ayana O’Shun, vous êtes à la fois comédienne et réalisatrice. Votre documentaire, part-il d’une quête personnelle ?

Oui. Comme comédienne, j’ai constaté qu’on m’offrait toujours les mêmes rôles : j’étais soit la prostituée ou la maîtresse, soit l’infirmière ou la gardienne d’enfant, soit la femme en colère. J’en ai parlé avec des collègues noires qui m’ont confirmé vivre la même chose. Je me suis mise à lire sur les stéréotypes, pour me rendre compte que ceux-ci ont des origines historiques datant de plusieurs siècles. C’est ce qui explique qu’ils sont si ancrés de nos jours. J’ai donc voulu à la fois déconstruire ces clichés et montrer leurs conséquences concrètes dans la vie des femmes noires.

Quels sont ces stéréotypes associés aux femmes noires ?

Le premier stéréotype est celui de la Jézabel : c’est la femme noire hyper-sexuelle, qui utilise ses pouvoirs physiques pour séduire et arriver à ses fins. Le deuxième, c’est la nounou ou la mamie, la femme noire souriante, qui prend soin de tout le monde. C’est aussi la bonne amie, celle qui s’efface. On ne sait rien sur elle, sinon qu’elle est toujours prête à aider, toujours disponible. Et la troisième, c’est la femme noire en colère, qui est arrogante, effrontée, constamment en train de se plaindre.

Comment ces clichés affectent-ils la vie des femmes noires ?

Dans le parcours scolaire, par exemple, on oriente souvent les femmes noires vers les métiers de soin, comme ceux d’infirmières ou de préposées aux bénéficiaires. On a vu pendant la pandémie combien elles étaient nombreuses en première ligne, à s’occuper des gens affectés par la COVID-19. Il y a bien sûr des femmes qui ont vraiment cette vocation, comme ma mère qui a toujours voulu être infirmière. Mais souvent, on présuppose que c’est ce qu’elles veulent, en raison de ce stéréotype de la nounou.

Même le système de justice a des biais inconscients vis-à-vis des femmes noires. Dans le documentaire, on revient sur une cause qui s’est déroulée au Québec, où deux hommes noirs étaient accusés d’avoir violé une jeune femme noire. Selon la juge, le viol était évident, mais elle considérait qu’il fallait prendre en compte les « rapports de séduction différents » dans la communauté noire. Les deux agresseurs ont donc été condamnés à des travaux communautaires, alors que c’est un crime normalement puni par une peine d’emprisonnement ! Le documentaire s’ouvre sur les commentaires ignorants et blessants que les femmes noires subissent régulièrement.

On sent que ces situations sont pratiquement banales pour elles. Comment peut-on en venir à tolérer l’intolérable ?

C’est ce qu’on appelle les micro-agressions. Quand ça nous arrive dans l’enfance, on revient à la maison en pleurant. Mais rapidement, on se fait une carapace, parce que sinon, on ne survit pas. Récemment, à la pharmacie, j’ai demandé à une commis une teinte de rouge à lèvres qui n’était plus sur les tablettes. Elle m’a répondu qu’il y avait du vol et que d’ailleurs, elle me checkait ! [Rires] C’était tellement gros, je ne savais pas quoi dire ! Il est beaucoup question de standards de beauté dans le film.

Le corps, les cheveux des femmes noires, c’est presque un enjeu politique. Quelles sont les forces qui se confrontent par rapport à leur apparence ?

Ici aussi, c’est historique. À l’époque de l’esclavage, plus tu avais la peau pâle et moins tes cheveux étaient crépus, plus tu avais de la valeur, et mieux tu étais traitée. Cela a perduré. C’est-à-dire qu’une femme noire métissée, qui a les cheveux bouclés et des traits plutôt fins, passe beaucoup mieux en société : elle a de meilleures occasions de travail et est plus prisée par les hommes que la femme foncée, négroïde. C’est pour cette raison que plusieurs femmes noires tentent de s’éclaircir la peau avec des produits blanchissants nocifs. C’est une manière de pensée toxique, mais à la base, il y a un espoir de plaire et de progresser professionnellement.

C’est la même chose pour les cheveux. À partir de l’âge de 10 ans, je me suis raidi les cheveux avec des produits extrêmement forts. L’industrie des perruques et des extensions capillaires pour les femmes noires représente des milliards de dollars en Amérique du Nord. Il y a des femmes qui font peu d’argent, mais qui vont énormément investir dans leurs cheveux. Tout ça, c’est pour mieux passer en société, pour réussir.

Depuis le mouvement Black is Beautiful dans les années 1970, la façon dont on se coiffe est devenue politique. Il y a un mouvement pour afficher ses cheveux naturels, le nappy. Mais on entend quand même que ce n’est pas professionnel, que c’est sale. Quand je travaillais en service à la clientèle, j’ai entendu une collègue d’origine africaine se faire dire qu’elle allait faire peur aux clients…

Le film présente un extrait d’une expérience bouleversante, le fameux « test des poupées », qui montrent des enfants noirs associer systématiquement des caractéristiques positives à une poupée blanche, et des caractéristiques négatives à une poupée noire. Ces notions sont donc intégrées dès l’enfance ?

Je me souviens qu’à l’école primaire, les enfants mettaient en ordre de beauté les filles de la classe. Ma copine noire et moi, on était toujours les deux dernières. C’était normal pour nous, de ne pas être considérées, de sentir qu’on n’est pas « assez », et qu’il faudra toujours en faire plus, même pour être aimées. Ce sentiment de ne pas être comme les autres, de ne pas être aussi méritantes, on le comprend très tôt dans la vie. C’est ce qui explique pourquoi, quand on demande à une petite fille noire laquelle des poupées est méchante, elle pointe la noire. Alors que c’est celle qui lui ressemble.

À l’inverse, il y a eu en 2022 des vidéos montrant des fillettes noires émerveillées de découvrir une petite sirène noire [l’actrice afro-américaine Halle Bailey joue le rôle principal dans la prochaine adaptation de Disney]. Qu’est-ce que ça nous dit sur l’importance de la représentation à l’écran ?

La représentation, on n’a pas idée à quel point ça forge une personnalité. De ne pas se voir, c’est comme si je ne suis pas importante, je ne compte pas. On ne me voit pas, on ne m’entend pas, je suis invisible. C’est un enjeu dont on parle de plus en plus, heureusement.

Sentez-vous une évolution sur les questions de diversité à la télévision québécoise ?

Oui, depuis 2020, on voit beaucoup plus de personnes racisées en publicité et à la télévision, qu’elles soient noires, latinos ou arabes. J’ai l’impression qu’on est passé de 0 à 100 extrêmement rapidement, et l’industrie mérite qu’on l’applaudisse. Mais le type de représentation, lui, n’a pas évolué. On tombe encore trop souvent dans les stéréotypes. Il va y avoir une infirmière noire dans une scène pour cocher une case, mais ça reste en surface. Qui est vraiment cette femme ? Pourquoi a-t-elle choisi cette vie ? Ce sont souvent des personnages unidimensionnels. On voit ce qu’elles font pour les autres, mais on ne s’attarde jamais à qui elles sont, on ne les découvre pas dans toute leur richesse, avec leur histoire, leurs rêves ou leurs convictions.

Qu’est-ce que ce documentaire a changé pour vous ?

J’ai décidé de ne plus accepter tous les rôles qu’on m’offre. Par exemple, j’ai refusé d’auditionner pour le rôle d’une mère d’un membre de gang de rue. Je sais bien que cette réalité existe, mais je suis écœurée de ne voir que ça. Avec le temps, je réalise que je veux faire des choix en lien avec mes valeurs, ma conscience, mon évolution.

Que souhaitez-vous pour les femmes noires ?

Qu’elles puissent être ce qu’elles sont, de façon authentique. Ça semble simple, mais être dans sa vérité, c’est tellement difficile quand on joue tout le temps le rôle de la guerrière devant les micro-agressions. Il faut tenter d’arrêter d’être toujours dans la performance, d’en faire plus pour mieux paraître. Non seulement, c’est épuisant, mais c’est irréaliste. D’être, tout simplement, ce serait l’ultime succès. Le documentaire ‘‘Le mythe de la femme noire’’ est présent à l’écran depuis le 10 février 2023.

Raphael Mforlem, Troc Radio Canada

Written by: C2D

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