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L’art du textile : Michaëlle Sergile en utilise pour valoriser l’histoire des afro-descendants

today14/03/2023

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À travers le tissage, l’artiste visuelle réinterprète des textes et poèmes d’autrices et auteurs noirs et les met en valeur au sein d’installations sculpturales où mots, tissus et images s’entremêlent.

Michaëlle Sergile est une artiste dont la carrière monte en flèche. Il a déjà eu l’occasion d’exposer son travail au Musée national des beaux-arts du Québec, au Musée d’Art de Joliette ou encore au Conseil des arts de Montréal. Rencontre. Avec son art, traversé par une approche sociologique, l’artiste désire explorer l’intersectionnalité, le métissage culturel, l’identité, mais aussi la place des femmes afro-descendantes dans les récits postcoloniaux.

Michaëlle Sergile

Comment l’art est-il entré dans ta vie ?

En fait, j’ai toujours été très intéressée par les arts. J’ai d’abord suivi des cours en psychologie, en sociologie et en art dans l’objectif de devenir art-thérapeute, mais finalement, j’ai bifurqué en 2016 au baccalauréat en arts visuels à l’Uqam ; j’ai préféré être artiste. Je réalise maintenant que tout est connecté. Avec les beaux-arts, on peut toucher à des thèmes psychologiques ou politiques, et c’est ce que je trouve intéressant dans mon métier. La force de l’art pour moi, c’est ça, à partir de mes expériences de vie, de mes découvertes et des sujets qui m’animent, je suis capable d’investir de multiples sujets et de toucher plusieurs publics.

Peux-tu me décrire ta démarche artistique ?

Je me présente en tant qu’artiste textile. C’est le médium qui est à la base de mon travail. Je crée beaucoup d’installations qui marient le textile à la vidéo, à la photo ou encore à la sculpture. J’aime l’idée de modeler un espace. J’aime prendre ce qui a été silencié pour le mettre au centre et lui donner une importance. Toutes mes réflexions découlent de la nécessité de réfléchir au-delà des figures emblématiques qu’on voit tout le temps ; qui sont les autres personnes qui ont contribué à créer différentes histoires ? Le textile est d’ailleurs un médium qui a souvent été mis en marge.

Il est vrai que le textile a longtemps été considéré comme peu prestigieux. Comment le métier à tisser est-il devenu ton outil de prédilection ?

À l’université, il n’y avait aucun programme spécifique au textile. C’est en traduisant un ouvrage en langage inclusif que j’ai réalisé qu’il y avait beaucoup de liens à faire entre le texte et le textile dans les mots, le lexique utilisé, donc j’ai mis en place un système de codification et l’ai également retranscrit en tissu. C’est comme ça que je me suis intéressée au tissage ! Il y a cette même idée de lien, de relation dans le tissage et dans l’écriture. Je bâtis des ponts entre le langage qu’on utilise politiquement et le langage des tisserands. L’ouvrage en question est Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon, et c’est donc aussi le nom de ma première œuvre [acquise par le Musée national des beaux-arts du Québec]. Entre les fils verticaux et horizontaux se créent des intersections, et cette œuvre explore justement la colonisation du langage.

Tes inspirations sont liées aux auteurs noirs, comme Maya Angelou, Frantz Fanon, etc. Parle-moi de ton envie de transmettre leurs paroles.

C’est dans ma nature de vouloir apprendre et comprendre, et puisqu’à l’école, je n’étudiais pas ces sujets, j’ai développé un intérêt pour les voix qui ont été marginalisées et qui me touchaient directement, à commencer par les théories postcoloniales et décoloniales. J’ai plongé dans les livres de Frantz Fanon, de Félix Mnthali, et ça a alimenté tous mes intérêts.

Avec mon art, je désire faire valoir ces discours, mais aussi les confronter parfois, comme lorsque j’aborde la place des femmes noires. Dans mon installation de Fanon à Capécia, j’évoque la vive critique de Frantz Fanon à l’égard de Mayotte Capécia, une des premières Martiniquaises à avoir publié un livre, alors qu’il ne comprend pas le fondement de ses écrits. Il était psychiatre et lui avait inventé une pathologie ; elle est tombée dans l’oubli. Alors parfois, j’adhère au discours de Fanon, parfois non, car il ne faut pas oublier les intersections, être une femme noire est une expérience très différente de celle d’être une femme blanche ou un homme noir. Encore une fois, cette mise en relation des discours trouve écho dans le tissage.

Que souhaites-tu réaliser avec tes œuvres : des prises de conscience, de la curiosité pour ces archives et plumes moins connues ?

Un peu tout ça, oui. Chaque artiste va commencer par créer pour soi-même, et moi, c’est ma façon de continuer à me documenter sur les auteurs et autrices qui m’interpellent. Je réponds à mes propres questions, mais je pose aussi des questions à partir des œuvres d’art. C’est important aussi de donner une plus grande présence à des histoires et réflexions qui selon moi devraient être plus lues, de faire exister dans les musées l’apport de ces personnes.

Justement, tu as récemment commencé à t’intéresser à l’histoire des communautés noires montréalaises… J’entame un projet de recherche sur les archives des communautés noires montréalaises puisque j’ai grandi en partie ici, en partie en Haïti. J’ai voulu savoir quelle a été la contribution réelle des communautés noires dans la métropole et pourquoi celle-ci n’est presque jamais mentionnée. J’ai donc commencé à travailler avec le personnel d’une église qui a conservé des documents. Ça répond à mon but de mettre de l’avant des histoires qui ont été effacées. J’espère qu’un jour ce ne sera plus en fouillant dans le sous-sol d’une église, sans même savoir s’il y a quelque chose à trouver, qu’on aura la chance de parler de l’histoire des personnes noires.

 

Que représente le Mois de l’histoire des Noirs pour toi ?

 

Il ne devrait pas y avoir un mois, mais il devrait y avoir des occasions de parler des communautés noires tout au long de l’année. Ça ne doit pas être l’excuse pour nous rencontrer et prendre le temps d’aller voir des œuvres. Je suis quand même contente que ça existe, et je crois que dans les dernières années, on est devenus plus ouverts sur les autres, la conscientisation est plus forte concernant les réalités des communautés marginalisées. J’espère que ce mouvement vers l’autre va perdurer.

Parle-moi de quelques personnalités des arts visuels de communautés afro-descendantes que tu admires particulièrement.

J’apprécie énormément le travail de Moridja Kitenge Banza, très impliqué dans la communauté artistique locale et également porté vers des questions identitaires et politiques dans son art. J’aime sa façon d’interagir avec les gens ; il m’a fait comprendre qu’être artiste, c’est produire de l’art, certes, mais c’est aussi dialoguer avec les gens, c’est être en discussion avec plusieurs pensées.

J’admire l’artiste et cinéaste Martine Chartrand, qui a été pionnière dans l’idée de raconter les histoires des communautés noires du Québec à travers l’illustration, la peinture et les films. Elle a marqué notre histoire et j’espère que les gens le savent, car c’est une artiste importante selon moi.

Enfin, j’aime beaucoup le travail de la sculptrice américaine Simone Leigh, gagnante de la Biennale de Venise en 2022. Son évolution m’a beaucoup inspirée, puisque cette femme est passée par plusieurs épreuves avant d’être la grande artiste qu’elle est aujourd’hui. L’entendre dans un balado parler de ses expériences m’a donné du courage. C’est un rappel qu’une carrière artistique n’est pas linéaire.

Raphael Mforlem, Troc Radio Canada.

Written by: C2D

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